Échappée au pays des merveilles

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Morphée venait à peine de me prendre dans ses bras qu’une voix mutine interrompit mon repos.

– Maya, Maya où vas-tu ? me demanda-t-elle.

Pensant que c’était l’un de mes frères, je ne déniai pas répondre, bien que cette voix me fut inconnue.

– Où vas-tu ? répéta la voix.

– Telle Alice au pays des merveilles, je me glisse au pays des rêves. À moins que je n’y sois déjà.

– Viens plutôt par ici !

– C’est où, par ici ?

– Regarde.

Engourdie de sommeil, j’ouvre les yeux. Pas de lapins géants, pas de chat parlant, pas de chapelier fou… Non, cela ne ressemble pas au pays des merveilles. Encore faudrait-il y voir quelque chose !

Alors quelque chose que l’on peut appeler le Bonheur me prit par la main, m’emmena très haut, au-dessus des nuages, et me dit de sa voix mutine :

– C’est ici que je te laisse.

– Mais où vas-tu ?

Pas de réponse.

Le bonheur m’avait quitté, tout en me laissant le meilleur de lui-même : son sentiment.

Allongée sur une plage de sable plus blanc que neige, je ne parvenais à fermer les yeux tellement le spectacle qui s’offrait à moi était d’une magnificence incomparable. Non, pas de forêt magique, pas d’animaux enchantés, pas de cartes géantes et encore moins de méchante reine. Ce spectacle-là repoussait encore les limites du merveilleux et son stupide imaginaire. D’un côté survolaient d’étranges créatures ailées, d’un autre chevauchait un chérubin sur une licorne argentée. L’eau à mes pieds étaient plus limpide que si elle provenait du Mont Everest-même ; en son sein évoluaient une multitude d’êtres sous-marins, toutes aussi frivoles et excentriques les uns des autres. Que d’heures passées à écouter les oiseaux, sans connaître le trésor qui m’était jusque-là caché ! Même la plus belle des fleurs, même le plus pimpant des paons, même la plus jolie plage, même le plus vif soleil ne saurait rivaliser avec la splendeur de ces couleurs. Allant d’un turquoise pour le ciel au translucide des nuages, toutes les teintes les plus improbables et inimaginables se mélangeaient pour en former de plus étonnantes encore. Au-delà de la mythologie, des créatures plus insolites que votre imagination peinerait à les créer se baladaient çà et là dans un but et une direction insoupçonnables. Outre la stupéfaction à la découverte de ce lieu, mon cœur se calmait à présent d’une étrange certitude. Cet endroit paradisiaque ne devait porter d’autre nom que son adjectif… me trouvais-je au paradis ? Si ce fut le cas, cela ne m’étonnait guère, tellement la prospérité, la sagesse, la joie, le calme, la sérénité qui hantait ce lieu abolissaient toute forme de sentiment négatif.

Mes pensées s’emballèrent : Si c’est ça le bonheur, le vrai, le juste, l’incomparable, alors je suis prête à tout, à renoncer à ce que j’ai de plus cher sur la Terre. Dame Nature a fait du beau travail, si cet univers dans lequel j’évolue est sien. Mais je dois avant tout remercier Dieu pour le beau travail qu’il a accomplit. Dieu, ô Dieu, si cela est le Paradis, alors je veux mourir tout de suite ! Prends-moi maintenant, prends-moi dans tes bras, arrache mon corps à la terre de mes ancêtres et fais de moi ton ange, ton fidèle serviteur ! À quoi bon vivre s’il est plus agréable d’être mort ? Pourquoi avoir peur de la mort alors que c’est la plus douce des peines ? Je suis ici et je suis vivante ! Du moins, je le crois… ô Dieu ! M’as-tu condamnée aujourd’hui, en mon si jeune âge, à attendre que les miens s’éteignent à leur tour pour venir me rejoindre ? Es-tu injuste à ce point ? Dieu…. pardonne moi. Je me rends compte que mes propos se contredisent entre eux. Mais alors explique-moi, si tu es juste, pourquoi me faire voir tout ça alors que dans peu de temps je m’en retournerai sur cette drôle de terre où règnent moins de bons que de méchants… où la misère conditionne les êtres humains à vivre comme des monstres. Alors, pourquoi vivre, vieillir, puis mourir ? À quoi rime cette spirale infernale qui à tout être vivant est destinée ? Se rider quand on est jeune, s’enlaidir quand on est beau, se ruiner quand on est riche, mourir quand on vit… Alors que mes sentiments ici sont tels que je serais jeune si j’avais 90 ans, reine si j’étais pauvre, contente si j’étais en deuil !

Je ressens maintenant de la haine, de la colère, de la peur, bien que ce divin endroit contraste avec toute cette négation. Et ce soleil rouge, au loin, qui m’éblouit de son insolente clarté, me brûle, me glace, tellement l’injustice qui m’épouvante enlève sa grâce au plus charmant des anges. Dieu, si tu m’écoutes encore, alors envoie-moi en Enfers, là je me ferais un bon copain appelé Hadès, qui lui a tout compris. Peut-être finalement que l’Enfer est plus souhaitable, car accéder au Paradis après une misérable vie humaine enlève considérablement son charme à l’existence. Après tout Dieu, si mes propos t’intéressent encore, voici ce que je te propose : Fais que l’illusion qu’est la vie sur Terre devienne aussi émotionnellement vraie qu’ici même ; et que ni misère, ni douleur, ni malheur n’existent, de même que l’injustice, l’orgueil, et tout ce qui est mal soit aboli.

La pureté de l’air m’intoxique, et ce sentiment d’harmonie me déséquilibre. Cette beauté qui volait autour de moi il y a peu de temps encore a maintenant laissé place à des chauves-souris qui s’échinent à me retourner boyaux, foie, intestin. Ô Dieu ! Ta puissance m’effraie, et quand je vois ton univers, et, nous, pauvres humains… Mon désespoir est tel que ce lieu n’a plus d’emprise sur moi. Et d’ailleurs il serait temps que je me réveille, car, comme Alice, un pays enchanté devient vite dangereux !

 

Étrange sentiment que me laisse ce rêve. Il fait un temps magnifique dehors. J’aperçois le soleil derrière la colline, une soleil qui commence à rougir. Je me suis encore endormie en plein après-midi, je sens que je vais une fois de plus veiller cette nuit jusqu’à trois heures. Bah, peu importe ! J’aperçois Yasmine par la fenêtre, étendue sur la pelouse et accompagnée de Chris et toute leur bande d’amis, évidemment. Je crois qu’ils m’aiment bien, tous, plus ou moins… Pourquoi suis-je une fois de plus seule dans ma chambre et à l’écart de mes congénères humains ? Je ne peux pas m’empêcher d’avoir très envie de les rejoindre, tout ayant la crainte de me sentir rejetée. Étrange peur des autres comme si je leur ressemblais tout en n’étant pas vraiment eux. Une sorte de couverture en somme, une enveloppe humaine qui abrite… autre chose. Peut-être cette vision manichéenne qui me fais me sentir soit très bien, soit très mal, comme dans mon rêve paradisiaque, n’est que le reflet de mon état d’esprit : extrême envie de m’amuser là-bas tout en voulant rester tranquillement ici.

 

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