Trouver sa place dans l’univers, quand on n’en voit pas les bords

Temps de lecture : 15 minutes

 

Lao-Tseu l’a dit : il faut trouver la voie !… Moi, je l’ai trouvée!… C’est très simple : je vais vous couper la tête !… Alors, vous aussi, vous connaîtrez la vérité!…

(Hergé, Le Lotus bleu, 1936)

Pour révéler la voie du Tao, je ne couperai aucune tête… par contre, je peux en casser de manière irréparable. En effet, le côtoiement prolongé des sagesses orientales peuvent causer des changement intérieurs irréversibles et, il faut le dire, extrêmement bénéfiques. Et si à cela on n’ajoute un chrétien convaincu, on possède enfin la panacée. Si tout ce qui suit te parait trop confus, cher lecteur, suis mon conseil : pour arrêter de se la prendre, il faut parfois se couper (de) sa tête. 

Tintin, Le Lotus Bleu ("Lao-Tseu a dit...")

Séparés par des milliers de kilomètres et d’années, Blaise Pascal le chrétien et Lao-Tseu le taoïste ne semblent avoir rien en commun. Et pourtant, ces deux penseurs partagent leurs visions du monde et de l’homme qui, dépassant la barrière de la langue et s’approchant au plus près de l’esprit de leurs textes, semblent dialoguer, se répondre, se confronter, se compléter. Ce qui est particulier et intéressant, c’est qu’ils partent d’eux-mêmes pour parler du genre humain, tout en arrivant à prendre de la hauteur ; ils semblent se détacher de leur condition d’homme (de leur nature même) afin d’avoir un recul critique et d’atteindre une perception globale, débarrassé de l’ego humain. Pascal et Lao-Tseu arrivent à étendre leur vision au-delà de leur propre personne, dans une logique qui vise d’abord à se connaître soi-même pour tout connaître, et à se libérer des filtres erronés de la perception par les cinq sens… Et c’est à travers l’image de la Divinité, Dieu d’un côté, le Tao de l’autre, que se dresse une anthropologie humaniste, véritable microcosme dans le macrocosme qu’est l’univers. Ainsi, les Pensées de Pascal comme le Tao-Te-King de Lao-Tseu permettent de comprendre que, si l’homme est un objet d’étude, il est aussi un moyen d’accéder à la connaissance du monde.

Portrait de l'homme Blaise PascalVoici le résumé de mon premier mémoire, qui vient de fêter sa première année (le 29 mai pour être précis). Comme l’obtention d’une bonne note le permet, j’ai eu le droit de publier mon mémoire, gratuitement (pour moi comme pour les potentiels lecteurs). Il est en ligne depuis quelques petits mois, accessibles via le site DUMAS (Dépôt Universitaire de Mémoires Après Soutenance). C’est donc avec joie que je partage le lien vers la page de téléchargement, avec la ferme intention de casser un peu la tête aux curieux et même, aux intéressés, voire mieux, aux passionnés ! Je ne pense pas que cette dernière catégorie soit remplie, si j’en juge le nombre de regards surpris suite à l’annonce de mon sujet de recherche. Mais si je peux aider certaines belles âmes à se trouver un nouveau centre d’intérêt, c’est… fantastique 🤓🥳 Et comme j’estime que je n’en ai pas dit suffisamment, ici du moins, je fais suivre les premières pages de mon mémoire :

Introduction

J’avais passé longtemps dans l’étude des sciences abstraites et le peu de communication qu’on en peut avoir m’en avait dégoûté. Quand j’ai commencé l’étude de l’homme, j’ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres à l’homme, et que je m’égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en l’ignorant. J’ai pardonné aux autres d’y peu savoir. Mais j’ai cru trouver au moins bien des compagnons en l’étude de l’homme, et que c’est le vrai étude qui lui est propre. J’ai été trompé : il y en a encore moins qui l’étudient que la géométrie. Ce n’est que manque de savoir étudier cela qu’on cherche le reste. Mais n’est‑ce pas que ce n’est pas encore là la science que l’homme doit avoir, et qu’il lui est meilleur de s’ignorer pour être heureux ?

(Pascal, Blaise, Pensées, Paris, Ed. de Philippe Sellier, LGF – Le Livre de Poche, coll. « Classiques », 2000, fragment 566, pp. 376-377.)

La question de l’Homme, au sens de l’humain, est une question millénaire, et pourtant toujours d’actualité. L’Homme, au fur et à mesure des siècles, change constamment, tant physiquement que psychiquement. Pour être optimiste, je dirais qu’il est en constante évolution. Mais ce serait peut-être précipité d’affirmer cela… L’Homme change, certes, mais est-ce toujours en bien ? Ce que j’appellais « évolution » juste avant ne pourrait-il pas être une décadence ? Car changement ne signifie pas forcément ascension : un mouvement peut tout aussi précipiter dans le néant.

Qu’est-ce que l’Homme à l’égard du monde entier ? En tentant de coloniser l’univers, il aimerait s’ériger en maître, en conquérant, ou du moins, comme un égal face à cet infini qui le surpasse. Sans basculer vers la prophétie, n’est-ce pas une manière de répéter l’Histoire véhiculée par religions et légendes, de l’Homme brisé en voulant s’égaler à Dieu ? Prenons alors l’opposé de l’Univers, et le même désir se fait sentir, dans l’étude et la compréhension de l’infiniment petit. D’ailleurs, souvent l’exploration de l’infiniment petit sert à expliquer l’infiniment grand… et sert aussi bien à comprendre le passé pour envisager le futur, ce qui soulève une remarque : manifestement, nous ne restons jamais ni au présent, ni centrés sur nous-mêmes. D’autre part, il est intéressant d’être passé, plus haut, du très grand au minuscule, et ce par rapport à l’Homme, comme s’il était le point central de l’univers. Cela n’est pas étonnant pour autant, ni, je pense, un lapsus anthropocentrique, car il va de soi que l’appréhension du monde se fait généralement par rapport à soi, et passe par le filtre de soi. Pour exemple, rappelons-nous les cartes de la Terre, dont chaque pays se met au centre, et c’est bien logique : c’est un regard autour de soi. Cette appréhension du monde suppose alors une certaine représentation de la place occupée, en général au milieu, comme un spectateur se plaçant à l’endroit le plus stratégique pour manquer le moins possible d’informations. Mais, se détachant de cela, peut-on vraiment trouver la place qu’occupe l’humanité, perdu dans une infinité d’infinis ?

Si je m’intéresse à ces questions qui peuvent sembler, au XXIème siècle, d’une extrême banalité, c’est parce que bien loin d’être évidentes, les réponses ont occupé la vie d’un nombre presque infini de penseurs. Pour n’en citer que deux, j’évoquerais Lao-Tseu, dans un ordre chronologique, ou encore Blaise Pascal, deux mille ans plus tard. Ce choix n’est pas du tout arbitraire, puisque ce sont particulièrement ces deux penseurs qui m’intéressent dans le cadre de mon mémoire. Alors, pourquoi interroger la question de l’Homme, de la place qu’il occupe, à travers des textes si éloignés?

En effet, d’un côté, nous avons Lao-Tseu, ou Lao Zi (ou encore Laozi, de son vrai nom Li Er), un sage chinois contemporain de Confucius, et considéré comme le père fondateur du taoïsme. D’un autre côté, nous avons Blaise Pascal, un écrivain, philosophe, mathématicien et mystique, austère figure du XVIIème siècle. Pour le premier, le Tao-te-king, littéralement Le Livre de la Voie et de la Vertu, nous servira de texte d’appui pour comprendre la pensée de Lao-Tseu. Il n’est pas considéré comme un texte purement littéraire et, selon les légendes, ce n’est pas fondamentalement un texte écrit. En s’intéressant au contexte historique entourant son potentiel auteur, le Tao-Te-King ouvre la voie au conditionnel : il aurait été écrit par un ou plusieurs disciples de Lao-Tseu, lequel aurait dicté ses enseignements à l’oral. Ledit Lao-Tseu, figure très controversée car son existence est souvent remise en question, serait né au VIème siècle avant notre ère, et aurait vécu, si l’on se fie aux légendes, pendant des siècles. Cette figure du sage presque immortel serait plutôt celle du Lao-Tseu divinisé, maître du taoïsme devenu religion. Archiviste sous la troisième dynastie chinoise, Lao-Tseu aurait quitté son poste à la suite de désaccords au sein de la cour du roi Zhou, pour se retirer, coupé de la société, au pied des monts Qinling. Il y aurait rédigé son Tao-Te-King et / ou aurait transmis ses enseignements à ses disciples. Partant ensuite vers l’ouest, c’est là que nous perdons sa trace, sans même connaître la date de sa mort, si jamais il mourut. Mais, au-delà de son histoire autant passionnante qu’incertaine, ce qui nous intéresse chez Lao-Tseu, c’est surtout l’incarnation de cette pensée toute particulière de l’Homme, dont il est le symbole et le fondateur : le taoïsme. Bien qu’originale, cette pensée s’inscrit dans une longue tradition chinoise, portée tout d’abord par le plus ancien monument de la littérature chinoise, appelé le Yi Jing (Classique des mutations). Véritable Genèse chinoise, cette oeuvre est le récit de la conception du monde, lui-même divisé en deux forces cosmiques opposées : le Yin et le Yang. Cette vision du monde a été largement reprise par Lao-Tseu et le taoïsme, j’en parlerai donc bien plus longuement à travers les aphorismes du Tao-Te-King.

De l’orient nous passons maintenant à l’occident, avec Blaise Pascal. Cet intellectuel que l’on qualifierait aujourd’hui de polytechnicien embrasse donc plusieurs domaines : d’abord mathématicien, puis physicien, écrivain, philosophe, mystique… Pascal incarne un idéal de penseur que nous ne connaissons plus vraiment : celui qui s’intéresse à tout, et qui sait mêler beaucoup de doctrines sans forcément les opposer. Le contexte d’écriture des fragments d’apologie du christianisme qui m’intéressent, rassemblés dans un recueil que nous appelons aujourd’hui Pensées, est à l’image de l’écrivain : l’effervescence, le tumulte, mais aussi la misère et la maladie.

Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds, avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu’on eût vu depuis l’antiquité ; qui, à dix-neuf, réduisit en machine une science qui existe tout entière dans l’entendement ; qui, à vingt-trois ans, démontra les phénomènes de la pesanteur de l’air, et détruisit une des grandes erreurs de l’ancienne physique ; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des sciences humaines, s’aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion ; qui, depuis ce moment jusqu’à sa mort, arrivée dans sa trente-neuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort ; enfin qui, dans les courts intervalles de ses mots, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant du Dieu que de l’Homme : cet effrayant génie se nommait Blaise Pascal.

(Chateaubriand, François-René, Le Génie du Christianisme, dans Oeuvres de Chateaubriand, t. IV, Paris, Legrand, Troussel et Pomey, 1886, pp. 336-337.)

Pascal incarne toutes les formes de génie. En effet, comme le montre cette citation de Chateaubriand, c’est un surdoué sur tous les plans, à qui l’on doit des inventions scientifiques telles que la machine à calculer, à qui l’on doit également une prose parfaite, au moment où la langue française se fixait, à qui l’on doit enfin des réflexions sur la condition humaine largement utiles à chacun. Pascal incarne aussi l’archétype du génie mélancolique, tel que le décrit Aristote dans son Problème XXX : génie souffrant, génie solitaire, génie mélancolique. Le Pascal mystique est en outre un génie visionnaire, dans le sens d’illuminé et d’halluciné, véritablement possédé par le génie du christianisme.

S’il me paraît intéressant d’étudier ces auteurs ensemble, c’est qu’on peut les voir, sur les scènes philosophiques et littéraires, comme le commencement et la fin d’un cycle. Ce cycle aurait été ouvert par la pensée de Lao-Tseu et la création d’une école philosophique, une école spirituelle, et une école religieuse, toutes portant le nom de taoïsme. Ce dernier a inspiré des courants de pensée orientale, dont certaines figures souvent bien plus connues que Lao-Tseu, comme Confucius et Bouddha. C’est ainsi que l’on peut voir la pensée de Lao-Tseu : le début d’une philosophie de la vie sous toutes ses formes (politique, familiale, intime, naturelle, etc.), développée et reprise par la suite. C’est ce qui fait sa force, et sa légitimité. Par ailleurs, bien plus que le début d’une philosophie de vie, qui était déjà présente avant Lao-Tseu, il s’agit d’une pensée, je l’ai dit plus haut, toute particulière : considérer l’Homme dans l’univers, non seulement par rapport à ce qui est en-dessous de lui comme les minéraux, les végétaux, les animaux, et aussi par rapport à ce qui est au-dessus de lui, la puissance créatrice à l’origine de tout : le Tao. Il s’agit d’envisager l’Homme par rapport à l’univers qui l’entoure, puisqu’il faut surtout le voir comme un tout dont il fait partie. J’ai séparé, un peu plus haut, l’Homme de son environnement, pour mieux souligner cet aspect fondamental de la pensée Lao-Tseu : le monde est un tout dont chaque grain de poussière, chaque être vivant, chaque souffle de vent fait partie. Et c’est donc en cela que nous pouvons voir Lao-Tseu comme précurseur d’une pensée non-dualiste appliquée à la vie quotidienne.

Mais alors en quoi Pascal serait la fin d’un cycle entamé par Lao-Tseu ? Que ce soit dans les philosophies ou au travers des religions, l’occident fait beaucoup plus facilement la distinction entre les minéraux, les végétaux, les animaux, les hommes, et la Divinité. Il semble même que la religion chrétienne sépare sans concessions le monde terrestre et le monde céleste avec au milieu, comme le souligne Pascal, Jésus-Christ pour faire l’intermédiaire. Mais s’arrêter à cela serait précipité. En effet, si Pascal met l’accent sur la nature profondément humaine des hommes qui est opposée à la divinité, c’est pour mieux souligner le problème : cette nature humaine est déchue, elle n’est pas ce qu’elle fut, elle n’est, en fait, pas naturelle. Les Hommes ont perdu cette part divine qu’ils avaient naturellement en eux. Que ce soit Lao-Tseu ou Pascal, tous deux évoquent cette perte : du Tao, de Dieu. Tous deux sont également porteurs de l’espoir qu’il est possible de renouer avec le principe créateur. Seulement, les chemins sont différents… Ou plutôt, exprimés de manières différentes.

Nous pouvons alors voir Pascal comme une fin en lui-même : sa pensée s’inscrit dans la lignée janséniste de saint Augustin, ou encore de Montaigne… mais après lui, qui peut se prétendre successeur de Pascal ? Certains chercheurs le voient comme un précurseur de la philosophie existentialiste, mais ce ne serait pas être totalement fidèle à sa pensée. D’ailleurs, la notion de Providence janséniste que défend l’apologiste me semble tout à fait opposée à la notion d’existentialisme : alors que, selon cette dernière, l’essence de la vie serait créée par nos actions, la vie dirigée par la Providence rejoindrait l’idée d’un destin indépendant des actes.

Bien qu’il soit assez improbable que Pascal ait lu Lao-Tseu, leurs philosophies se rejoignent… Et c’est assez remarquable : comment deux penseurs que tout semble opposer peuvent-ils s’accorder ? D’un côté nous avons ce que Pascal aurait appelé un païen (Lao-Tseu), et deux mille ans plus tard, un chrétien convaincu. C’est que leur question de la Divinité, donc du Tao ou de Dieu, semble être avant tout une interrogation sur l’Homme : ils partent d’eux-même pour expliquer l’inexplicable. Ce cycle est donc une conception non-dualiste de la place de l’Homme dans l’univers que partage ces deux penseurs. l’Homme est vu comme faisant parti d’un Tout, dans un langage commun caractérisé par le contraste, qui est justement un moyen de non-contradiction : comment le paradoxe peut-il conduire au milieu juste ? C’est qu’il faut superposer le bien et le mal, le yang et le yin, la grandeur et la misère, afin de rassembler les contraires.

Ce qui est incomplet devient entier.

Ce qui est courbé devient droit.

Ce qui est creux devient plein.

Ce qui est usé devient neuf.

Avec peu (de désirs) on acquiert le Tao ; avec beaucoup (de désirs) on s’égare.

On ne peut faire une bonne physionomie qu’en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans accorder les contraires. Pour entendre le sens d’un auteur, il faut accorder tous les passages contraires.

(Lao-Tseu, Tao-Te-King, Le livre de la Voie et de la Vertu, Éd. de Jean Eracle, traduit du chinois par Stanislas Julien, Paris, Flammarion, coll. « Librio », 2012, XXII, p. 30)

En effet, Pascal et Lao-Tseu ne cessent, par leurs mots, de se contredire et, à force de côtoyer les extrêmes, ils finissent par les rassembler, atteignant un lieu intermédiaire où tous les opposés s’annulent en se rencontrant. De plus, comparer deux penseurs si éloignés permet de comprendre un message universel véhiculé par les philosophies et les religions à travers le monde et les siècles, une philosophie de la vie que nous étudierons et dont Lao-Tseu et Pascal sont des représentants, au sein de leurs propres doctrines (taoïsme et christianisme) : il s’agit, fondamentalement, de s’unir à la Divinité.

D’ailleurs, en ce qui concerne la langue, la question du texte se pose. À propos des Pensées, l’édition de Philippe Sellier sera ma source, puisque celle-ci semble la plus fidèle aux fragments retrouvés dans les affaires de Pascal après sa mort, suivant l’ordre dans lequel ils ont été découverts, dans une volonté de fidélité à la pensée de l’auteur. En ce qui concerne le Tao-Te-King, le texte étant à l’origine en chinois, je m’appuierai sur la traduction de référence de Stanislas Julien, malgré les influences chrétiennes qui lui sont reprochées. J’évoquerai également celle peut-être moins scientifique mais plus poétique de Stephen Mitchell, dont la volonté principale fut de traduire « l’esprit » de Lao-Tseu, afin de confronter sa traduction avec celle de Stanislas Julien. Sans délaisser le texte original, il est en effet intéressant de regarder les différentes traductions, afin de voir comment une philosophie si éloignée de nous (par le temps et l’espace) peut être traduit dans notre langage moderne. Mais il faut comprendre que, indépendamment des traductions, la puissance du Tao-Te-King est dans son pouvoir de suggestion : en effet, le lecteur se rend compte que le message philosophique mis derrière les mots est toujours le même, et même si souvent les traductions semblent se contredire, les intentions s’accordent. Parallèlement, dans les Pensées, c’est l’apologie du christianisme qui cache une réflexion anthropologique : derrière la figure de la Divinité, se cache celle de l’Homme, point de référence sur lequel l’argumentation se fonde. On découvre alors, que ce soit dans n’importe quelle traduction du Tao-Te-King, ou en se plongeant dans un fragment écrit à la hâte par Pascal, que ces deux philosophies se rejoignent. Néanmoins, il sera bien plus aisé de mener des analyses stylistiques sur les Pensées, le texte de Pascal étant d’une grande richesse et en français ; je serai donc plus prudente avec le Tao-Te-King, qui suppose plus un travail sur l’exercice de traduction.

Concernant les études séparées sur Pascal et sur Lao-Tseu, je ne citerai pas tout ce qui a été fait – la liste étant beaucoup trop longue – mais peut-être seulement les ouvrages qui ont orienté le plus ma réflexion. Sur Lao-Tseu et le taoïsme, je retiens particulièrement les oeuvres de Catherine Despeux et Max Kaltenmark, respectivement intitulés Lao-Tseu, le guide de l’insondable et Lao-Tseu et le taoïsme. Tous deux ont une vision synthétique et non limitée de la pensée de Lao-Tseu et du taoïsme plus généralement, prenant en compte tous les niveaux d’interprétations : religieux, politique, physiologique, métaphysique, cosmologique, ontologique, etc. À propos des différentes lectures envisageables, il faut tout de même s’en méfier, et, Jean-Pierre Diény met en garde le lecteur :

Il (le Tao-Te-King) se prête trop aisément aux divagations des rêveurs férus de « philosophie orientale », et semble dire tout ce qu’on veut lui faire dire. Et pourtant c’est bien de cet ouvrage que sort l’un des plus puissants courants de la culture chinoise. Glosés par des milliers de commentateurs, parmi lesquels plusieurs empereurs, ses aphorismes ont inspiré toutes les écoles de pensée.

Le message semble clair : interprétons, mais soyons quand même prudents. Le problème se pose moins avec les Pensées, lues dans la langue originale, et, de plus, imprégnées de culture et de références occidentales. Néanmoins, je retiens tout particulièrement l’ouvrage de Philippe Sellier comparant Blaise Pascal et saint Augustin, notamment la première partie du livre consacrée à l’anthropologie, qui m’a donc beaucoup intéressée au regard de mon sujet. Synthétisant la large pensée pascalienne, Les Pensées de Pascal par Francis Kaplan offre également un large panorama de la vision pascalienne de l’Homme et du monde, se concentrant sur des expressions-clés, les expliquant et les illustrant.

Je ne veux pas manquer d’évoquer le travail de Mlle Myung-Ai Cho, et sa thèse sur L’Homme et Dieu chez Pascal et Lao-Tseu, que mon propre travail rejoint tout en s’en distinguant par bien des aspects. En effet, Mlle Cho centre sa réflexion sur la relation Homme-Dieu et Homme-Tao, comparant les deux philosophies avec l’angle suivant : l’union de contraires. D’ailleurs, un article très dense résumant sa thèse se trouve dans les actes du Colloque de l’Université de Tokyo des 27-29 septembre 1988, étudiant précisément cette union des contraires. Pour donner une vision juste de son travail, voici le dernier paragraphe de la conclusion de sa thèse : 

Aussi nous semble-t-il qu’il soit pertinent de nous exprimer ainsi : Pascal et Lao-Tseu sont deux représentations majeures de deux humanismes, et dans la mesure où l’humanité ne veut pas perdre espoir, c’est dans les leçons qui sont données par ces deux grands penseurs qu’elle devra puiser, car l’humanisme de demain tournera nécessairement autour de ces deux axes que sont la foi pascalienne en l’avenir et le goût de l’harmonie et de l’équilibre qui traverse les oeuvres de Lao-Tseu et Tchouang-Tseu.

En outre, comme nous venons de le lire, Mlle Cho s’appuie autant sur le Tao-Te-King que sur le Tchouang-Tseu, un des successeurs les plus directs de Lao-Tseu. De fait, Tchouang-Tseu développe chacun des aphorismes de Lao-Tseu dans des petits textes, fictifs ou non, racontant des histoires se terminant par une morale, à la manière de fables, en respectant parfaitement la pensée de son maître. Je ne me priverai pas non plus de le citer parfois, lui ou d’autres taoïstes d’ailleurs, même si le Tao-Te-King reste mon corpus principal, avec les Pensées.

Dans la perspective de comparer deux penseurs incomparables au premier abord, je peux également évoquer le travail de Frédéric Lenoir, qui dans son essai Du Bonheur consacre un chapitre à comparer les philosophies de Tchouang-Tseu et de Montaigne…. sachant que Tchouang-Tseu est un successeur de Lao-Tseu, et Montaigne ayant précédé Pascal, dont ce dernier s’est largement inspiré ! Par ailleurs, cette petite étude est très agréable et légère à lire car, l’oeuvre entière traitant du bonheur, Frédéric Lenoir se concentre sur « le rire de Montaigne et de Tchouang-tseu », qui est le titre de son chapitre.

C’est donc dans une perspective comparatiste et philosophique que j’étudierai la question de l’Homme, à travers le Tao-Te-King de Lao-Tseu, et les Pensées de Blaise Pascal. Bien plus que cela, il s’agira de considérer l’Homme par rapport à l’univers, c’est-à-dire sa place vis-à-vis de ce qui est en-dessous et au-dessus de lui, l’infiniment plus petit et l’infiniment plus grand que lui, ce qui est extérieur et intérieur à lui ; et d’abord, l’Homme par rapport à lui-même. Nous verrons que ce sujet traité par Lao-Tseu comme par Pascal permet de faire surgir les similitudes entre leurs deux pensées, mais également quelques divergences. De plus, je précise quand même que « l’Homme » analysé ici désigne toute l’humanité indépendamment des sexes, d’où la présence d’une majuscule marquant la distinction avec l’homme mâle. Dans cette étude de l’Homme, il s’agira de partir de lui pour s’en détacher, dans un éloignement progressif qui ne vise qu’à s’en rapprocher, car ce mouvement est en réalité un voyage toujours plus profond à l’intérieur de l’Homme. Et Lao-Tseu comme Blaise Pascal permettent de comprendre que, si l’Homme est un objet d’étude, il est aussi un moyen d’accéder à la connaissance du monde : c’est dans cette direction que j’orienterai ma réflexion.Portrait de l'homme Lao-Tseu

En effet, nous partirons tout d’abord de la figure humaine, telle qu’elle est décrite par les deux penseurs. Qu’est-ce qu’être Homme, qui est-il, par rapport à lui-même, et dans son environnement ? Relativement restreinte, cette partie nous conduira, ensuite, à considérer l’Homme par rapport à deux entités qui semblent le surpasser : Dieu et le Tao. Sont-elles si différentes, et en quoi permettent-elles de considérer la place de l’Homme dans l’univers ? Enfin, dans une ouverture métaphysique, il s’agira de voir encore plus haut et plus loin, mais en partant du plus profond de l’Homme, afin de transcender tout ce que nous aurions vu précédemment, dans une dimension touchant à la magie.

Lien vers mon mémoire complet : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-02432899v1

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